19 août 1965 : Mon cher Joël, après un silence quelque peu long, je reprends la plume. Je t’avais dit qu’en Yougoslavie, nous réparions le pont arrière. A 18h, c’était chose faite et nous partions gaiment en direction de la Bulgarie. Nous franchissions la frontière bulgare à 3h du matin – les douaniers étaient d’ailleurs très sympathiques, les routes, par contre, étaient exécrables – et entrions en Turquie le lendemain, soit dimanche dernier, le 15 août, à 16 h. A la frontière, nous avons fait la rencontre de quatre jeunes filles qui nous donnèrent leurs adresses et à 18h nous foncions sur une route inégale en direction d’Istamboul. Nous entrions dans la ville à 23 heures. Quelle circulation ! c’est terrible ! les voitures doublent à gauche, à droite, sans respect d’une quelconque priorité. C’est à celui qui klaxonnera le plus fort et qui aura le plus de culot. Nous campâmes à 12 km de la ville, dans un endroit relativement calme. Le matin, nous comptions nous rendre aux ambassades d’Iran et de Syrie, malheureusement, la fatigue de la veille (nous avions roulé durant 20 heures de suite) nous empêcha de nous lever de bonne heure. Si bien qu’à 13h 30, nous quittions notre campement pour nous rendre d’abord au Consulat de France puis à l’ambassade de France. Là, nous trouvâmes un accueil très amical et du courrier pour certains d’entre nous. L’après-midi se passa à visiter la ville pour tous les moyens possibles de locomotion : taxi, car, métro, ainsi qu’à pied. Le soir, nous avons été invités chez madame Perrin, présidente de l’association des Français d’Istamboul. Ce fut un repas copieux à la fin duquel nous passâmes sur la terrasse pour contempler le magnifique panorama qui s’offrait à nos yeux. Devant nous, une mosquée toute bleutée, la ville illuminée, une étendu sombre : le Bosphore, et de l‘autre côté : l’Asie. Nous couchâmes chez madame Perrin et, au matin, une fois pris des toasts et du thé, nous commençâmes les choses sérieuses. Trois équipes furent formées : Alain et Gilbert devaient se rendre aux ambassades, Henri et Jean-René se chargeraient de la nourriture, Jean-Jacques et Robert iraient au siège du journal d’Orient. A 14 heures, nous avions rendez-vous dans la cour de l’ambassade de France où stationnait notre camion. Alain et Gilbert n’avaient pu obtenir les visas par suite d’un fâcheux concours de circonstances. Tant pis, nous nous rattraperons à Ankara. Durant l’après-midi, nous remîmes le Dodge en état et, à 18 h, nous quittions les locaux hospitaliers de la Représentation française en Turquie pour nous aligner en quatrième file devant le car-ferry devant nous faire traverser le Bosphore et nous transporter ainsi en Asie. A 20h 50, nous étions enfin en Asie. Durant cette courte traversée, nous fîmes la connaissance d’un médecin turc qui nous conseilla pour l’itinéraire le plus pratique et nous demanda, qu’au retour, au cours de notre passage à Istamboul, de nous mettre en rapport avec le lycée français. Il poussa l’amabilité jusqu’à nous précéder avec sa voiture et nous quitta une fois atteintes les limites extérieures de la ville et que nous trouvâmes sur la route d’Ankara. A 150 km d’Istamboul, malheureusement, alors qu’il nous tait encore 300 km à franchir, une panne d’éclairage nous contraignit à nous arrêter à une station-service. L’équipe se divisa : Jean-Jacques coucha dans le camion afin de la garder tandis que les autres dormiraient sous tente. Au matin, nous étions environnés de moutons qui parcouraient notre campement en long et en large. A 9h, nous étions prêts à partir et enfilions la route d’Ankara. Très vite la végétation changea d’aspect tandis que la route grimpait à flanc de montagne. La roche et le sable apparurent fréquemment. Les arbres se raréfièrent, les points d’eau étaient indiqués le long de la piste. Un peu plus tard, des sapins apparurent. Peu nombreux d’abord, ils devinrent rapidement une véritable forêt. On se serait cru dans les Alpes. La route elle-même prenait des allures alpestres avec des virages très dangereux (nous rencontrâmes pas moins de 4 accident de poids lourds). Dans les champs, les animaux les plus nombreux étaient les taureaux, les buffles, les moutons et les ânes. Après avoir franchi un col, le paysage changea à nouveau. Le relief devint aride et ce fut entre des collines de sable qui nous arrivâmes à Ankara où un jeune turc nous conduisit jusqu’à l’Ambassade de France qui nous conseilla pour le choix d’un campement. Quatre étudiants turcs se proposèrent pour nous piloter à travers la ville. Ce fut ainsi qu’ils nous amenèrent jusqu’à un poste de police où nous plantâmes notre tente en toute sécurité. Une fois le camp établi et surveillé par Gilbert, nous nous rendîmes en compagnie des quatre étudiants au Luna Park où nous amusâmes durant près de deux heures comme des fous. Malheureusement, tout a une fin, et à minuit nous sommes rentrés sagement nous coucher. Ce fut à mon tour de dormir dans le camion afin de le garder. Comme tu le vois, notre voyage est tout de même jalonné de difficultés, mais il est exaltant au possible. Parfois nous avons des prises de bec mais ce n’est jamais très grave. Henri.
12 août 1965 : Belgrade, Yougoslavie. […] Actuellement et pratiquement depuis le départ, le voyage n’est pas une partie de plaisir. Il s’annonce très difficile. Nous sommes en ce moment dans un relais routier où nous faisons réparer un pépin qui nous est arrivé dans la journée. La traversée de l’Italie s’est faite sans coup férir. Nous avons chanté avec nos guitares et ainsi payé l’essence dans les stations-service.
En Yougoslavie, l’accueil est parfaitement amical. Nous avons été bien reçus dans un petit village très sympathique où les gens nous ont offert à boire et à manger. Nous nous en sommes tirés pour 100 anciens francs chacun. La gentillesse paye partout. Ici, à la station, nous venons de prendre un café turc (qui est très bon) et un yaourt chacun, cela nous est revenu à 64 anciens francs. Ce n’est vraiment pas cher.
La Yougoslavie est un très beau pays et j’espère pouvoir y revenir un jour. […]. Henri.

Passage du col de Larche. Nous entrons en Italie (c’est un douanier qui prend le cliché).

Un autre cliché pris au moment du départ.

L’équipe pose sur le port de la Seyne : accroupis, Alain et Gilbert. Debouts : Jean-René, Henri, Robert et Jean Jacques.

Le Dodge ex-ambulance que nous avions retapé durant deux mois était fin prêt au tout début du mois d’août 1965. On le voit ici, le jour du départ alors qu’il vient d’arriver sur la place de Beaussier. Il avait belle allure avec son filtre, son pare-chocs, et tout le barda qui encombrait son toit. Nous étions six pour partir à l’aventure.
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