-3 juillet 1940 – LES ANGLAIS DÉCLENCHENT L’OPÉRATION « CATAPULT ».


(mosaïques sur le bord de la route à l’entrée de Mers el-Kébir, cliché H. Ribot 2017)
Il y a de cela 83 ans, le 3 juillet 1940, il y eut un autre BREXIT, beaucoup plus dur, beaucoup plus violent que celui que nous connaissons aujourd’hui, qui s’inscrivit en lettres de sang dans les consciences des deux pays : les Britanniques lui donnèrent le nom de « CATAPULT », mais pour les Français ce fut surtout « MERS EL-KEBIR », une affaire qui marqua la rupture entre la France de Vichy et la Grande Bretagne dans la lutte contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Durant longtemps des affiches « REMEMBER ORAN » furent placardée sur les murs des villes de France.

(diapositive H. Ribot, juillet 1967).
Les Britanniques, redoutant qu’une partie de la flotte française fût récupérée par les Allemands et les Italiens, préparait depuis plusieurs jours une opération d’envergure dont le nom de code était CATAPULT. Il s’agissait ni plus ni moins que de s’emparer voire de neutraliser ou de couler les navires français se trouvant dans les ports anglais, essentiellement Portsmouth et Plymouth, ou tenus par les Anglais, Alexandrie par exemple. Afin de signifier à la face du monde que son pays était prêt à se battre et ne déposerait pas les armes, le Premier ministre voulait frapper un grand coup en transgressant le mot d’ordre et en lançant la force H de Gibraltar, commandée par l’amiral Somerville, contre l’escadre française de l’amiral Gensoul stationnée à Mers el-Kébir, la grande base que la France aménageait depuis quelques années en Algérie, à l’ouest de la baie d’Oran.

Hood, navire amiral de Somerville.
Voici un résumé de l’affaire.
L’amirauté britannique avait proposé à Gensoul les options suivantes :
-rallier la Royal Navy,
-appareiller vers un port britannique avec équipages réduits et sous contrôle anglais,
-conduire les bâtiments aux Antilles ou aux Etats-Unis sous contrôle anglais afin d’y être désarmés,
-ou se saborder.
Gensoul refusa. Il y eut 1 200 morts parmi les marins français. L’émotion fut considérable, même dans les milieux gaullistes. L’Angleterre avait pris l’initiative d’attaquer son ancien allié ! On fit le silence sur les messages précédents indiquant que l’Angleterre ne pouvait courir le risque de voir la flotte française tomber aux mains de l’ennemi et sur la proposition de rejoindre les ports américains (André Rossel, 1985).
Comment se déroula le massacre de notre escadre basée à Mers el-Kébir ?

Au matin du 3 juillet 1940, étaient amarrés le long de la jetée, d’est en ouest, le transport d’aviation « Commandant Teste », le cuirassé « Bretagne », le « Strasbourg », le cuirassé « Provence », puis le « Dunkerque ». Leur faisaient vis-à-vis dans le fond ouest de la baie, les six contre-torpilleurs « Mogador », « Volta », « Tigre », « Lynx », « Le Terrible », « Kersaint ». Au mât du « Dunkerque » flotte la marque de l’amiral Gensoul, commandant en chef ; à celui de la « Provence » celle du contre-amiral Bouxin, commandant de la division des Provence-Bretagne ; à celui du « Mogador » celle du contre-amiral Lacroix, commandant les divisions de contre-torpilleurs.

Le « Dunkerque » amarré à Mers el-Kébir en 1940.
Le destroyer HMS « Foxhound » se présente à l’entrée de la rade de Mers el-Kébir. A son bord, le CV Holland. Francophone, Somerville l’a dépêché pour conférer avec Gensoul. Il est près de 8 heures. L’amiral refuse de le recevoir. Il n’est pas disposé à discuter sous la menace et considère l’envoi d’un capitaine de vaisseau comme une marque de désinvolture à son égard. Il délègue le LV Dufay, anglophone et ami personnel de Holland, à sa rencontre.
7h 50 : Les navires français reçoivent l’ordre de prendre les dispositions de combat.
8h 00 : Rappel à poste de la division de DCA et de certaines tourelles d’artillerie lourde.
8h 20 : Décaissement de quatre coups par pièce dans l’une des tourelles.

8h 45 : Au retour de Dufay, Gensoul prend connaissance de l’objet de la mission de Holland. Celui-ci veut lui remettre, en mains propres, un document important. Gensoul renvoie Dufay chercher le pli. Il s’agit d’une mise en demeure qui offre plusieurs alternatives : rallier la Royal Navy, appareiller vers un port britannique avec équipages réduits et sous contrôle anglais, ou conduire les bâtiments aux Antilles ou aux Etats-Unis sous contrôle anglais afin d’y être désarmés. Si aucune des trois offres n’est acceptée, l’amiral devra saborder ses propres navires… A défaut, dans un délai de 6 heures, ils seront coulés. Gensoul avertit par un message tronqué (ne mentionnant pas l’option « Antilles ») l’Amirauté repliée à Nérac.
8h55, sur l’ordre du vice-amiral d’escadre reçu par les bâtiments, les feux sont rallumés tandis que le personnel ayant quitté les bords pour des excursions à terre est rappelé. La tension ne fait que croître pendant les pourparlers entre les deux amiraux, tout au long de la journée.


Dès 8h55 : le « Mogador » et le « Volta » (voir ci-dessus) font rallier les bords par le personnel détaché à terre. On rentre les tentes et on commence à recharger en air les torpilles.
9 h : A bord du « Dunkerque », l’Amiral Gensoul réunit son état major pour ordonner de prendre les dispositions de combat. Le CA Lacroix est convoqué pour y recevoir ses ordres. La Flotte de l’Atlantique ne prendra pas l’initiative d’une sortie de Mers el-Kébir avant l’ouverture du feu par les Britanniques. Le cas échéant, la 6e division de contre-torpilleurs appareillera la première, en même temps que la 1re division de ligne dont elle assurera la protection au large. Mais les commandants des unités n’en sont pas informés. Le CV Collinet, commandant le « Strasbourg », essaie de troubler la réunion pour en savoir plus. Gensoul refuse de le recevoir. On lui répond que « la conférence en cours ne le regarde pas » (Archives Vincennes).
Les commandants de navires vont néanmoins prendre l’initiative de commencer les préparatifs pour faire face à un éventuel départ. Les feux sont allumés
10h00 : ayant dicté sa réponse à l’ultimatum, Gensoul renvoie Dufay auprès de Holland et fait procéder au réarmement des batteries de côte, de DCA et de l’hydraviation d’Arzew. Puis, il réunit ses contre-amiraux. Il leur fait part de sa résolution à ne rien négocier sous la menace et leur ordonne de prendre les dispositions en vue d’un éventuel combat.
10h 15 : signal mettant les navires au courant de l’ultimatum et leur ordonnant d’être prêts à répondre à la force par la force.
A 10h 30 et 11h 05 : Dans cette optique, Gensoul fait mettre sur bouée les hydravions du « Dunkerque » et du « Strasbourg », puis contacte le colonel commandant la base aérienne de La Senia, pour savoir le nombre d’aéronefs sur lequel il peut compter.
10 h 56 : Darlan étant à Clermont-Ferrand, le message est reçu par le VA Le Luc, directeur de cabinet de l’amiral de la Flotte, qui ordonne de répondre à la force par la force. Enfin, Gensoul délègue une dernière fois Dufay, accompagné du CV Danbé, son chef d’état-major, à la rencontre de Holland, afin de lui redire la détermination française à se défendre.
11 h 45 : Balancé les machines.
11h50 : Somerville l’informe qu’il ne permettra pas à l’escadre d’appareiller et qu’à Alexandrie le VA Godfroy a accepté un désarmement avec équipages réduits.
12 h : bâtiment prêt à combattre.
12h 20 : nouveau message de Gensoul à l’Amirauté. L’usage de la radio étant interdit par l’armistice, les communications ne passent que par le câble Marseille-Alger ; et Darlan ne recevra ce second message qu’après l’ouverture du feu.
12 h 30 : Darlan est joint et approuve le premier message de Le Luc. Au même moment, à Toulon, les contre-torpilleurs sont parés à appareiller et la tension continue à monter progressivement jusqu’à ce que le branle-bas de combat soit ordonné.
Vers 12h 30 : Somerville interdit l’appareillage des bateaux français et envoie 5 hydravions qui survolent la passe et laissent tomber des mines magnétiques afin de mieux verrouiller la souricière. Cependant Somerville repousse l’ultimatum de 12 h 30 à 14 h.
12 h 50 : Le Luc signait le télégramme suivant : 3308. Amiral « Algérie », Amiral « Georges-Leygues », Amiral « Marseillaise », Ecoutez Amiral « Dunkerque » : « Primo : J’ai reçu le message suivant : Forces anglaises comprenant trois cuirassés, un porte-avions, croiseurs et torpilleurs devant Oran. Ultimatum envoyé : coulez vos bâtiments dans les six heures ou nous vous y contraindrons par la force. – Réponse : bâtiments français répondront à la force par la force. « Secundo : Ordre d’appareiller en tenue de combat et de rallier Oran aux ordres Amiral « Dunkerque ».
En même temps, prescrivant de suspendre la démobilisation commencée de l’aéronautique navale et de l’aviation d’Afrique, Le Luc ordonnait d’en remettre les appareils en état pour le service de la flotte et pour une riposte éventuelle sur Gibraltar. Les télégrammes nécessaires furent dictés au téléphone par le fil direct Amirauté-Marine Marseille, avec ordre à celle-ci de transmettre par câble à Marine Alger qui les diffuserait par radio.
13h 09 : Ayant eu connaissance du 2nd télégramme de Gensoul, Le Luc télégraphiat à celui-ci en clair : Amiral Dunkerque de l’Amirauté française, 3309, « Faites savoir à l’intermédiaire britannique que l’Amiral de la Flotte a donné l’ordre à toutes les forces françaises en Méditerranée de vous rallier immédiatement. Vous aurez donc à donner vos ordres à ces forces. Appelez les sous-marins et avions nécessaires. Commission armistice par ailleurs prévenue. ».
13h 10 : Nouveau message du Hood : si vous acceptez les propositions, hissez au grand mât un pavillon carré, sinon je vais ouvrir le feu à 14 h.
13h 15 : Gensoul répond au Hood : « je n’ai pas l’intention d’appareiller. – J’ai télégraphié à mon gouvernement dont j’attends la réponse. – Ne créez pas irréparable. »
13h 30 : Signé à 13h 09, le message de Le Luc est transmis par câble à Alger.
A 13h30, Gensoul adresse un second message à Nérac pour informer Darlan de la situation. La réponse de l’Amirauté, en plein déménagement, est rédigée par le VA Le Luc, puis envoyée en clair.
13h 30 : comme il ne reçoit pas de réponse du gouvernement, Gensoul envoie au Hood : « suis prêt à recevoir personnellement votre délégué pour discussion honorable. ». Alors que des mines magnétiques obstruent le chenal de la rade, Gensoul ordonne à ses bâtiments de préparer l’appareillage. On se dirige droit vers l’affrontement.
14h 10 : Gensoul ordonne le branle-bas de combat après l’annonce de l’ouverture du feu par les Britanniques pour 15h.
14h 12 : l’envoi de Holland est annoncé par le « Hood ».
14h 15 : 45 minutes avant l’expiration de l’ultimatum, conscient de la détermination de Somerville, Gensoul abat sa dernière carte et accepte de recevoir Holland. Les contre-torpilleurs reçoivent l’ordre d’aller mouiller en ligne de file. Le « Mogador » largue son coffre et fait route vers Sainte-Clotilde, à l’autre extrémité de la rade. Le « Volta » appareille le deuxième, devant Roseville, à la limite des fonds de dix mètres. Cette disposition est destinée à faciliter l’évitage dans la rade du « Dunkerque » et du « Strasbourg », alors amarrés par l’arrière à la grande jetée.
Vers 14h 30 : Le Luc a Darlan au téléphone. Celui-ci approuve l’action de Le Luc. Pour ce qui est de la riposte sur Gibraltar, il préconise d’attendre les ordres.
15 h : Holland se présente à la coupée du « Dunkerque » où il est accueilli par Gensoul.
15h 05 : Gensoul fut prévenu par le message collectif 3308 que toutes les forces disponibles d’Alger et de Toulon étaient mises en route pour le soutenir et que, par conséquent, son télégramme du matin avait bien été reçu. Pour lui, dès l’instant qu’on ne lui signalait pas que les ordres antérieurs étaient annulés, c’est qu’ils valaient toujours. Il n’avait donc qu’à s’y conformer.
Nouveau message du « Hood » adressé à Gensoul : « Si une des propositions britanniques n’est pas acceptée pour 17h 30 BST, il faut que je coule vos bâtiments. ». Gensoul tend le papier à Holland, sans mot dire. On ne peut qu’obéir.
15 h 15 : le commandant Holland est sur le pont du « Dunkerque ». Il supplie Gensoul de rejoindre les Antilles à équipage réduit. Darlan, en effet, en avait accepté le principe dix jours plus tôt. Pourtant, Gensoul a omis d’en reparler dans son télégramme à Darlan. On le lui reprochera plus tard. Il n’en reste pas moins qu’à Mers el-Kébir, on est « au bord de la paix » (Du Gardin. / amiral mers el kebir). Gensoul fait alors remettre les tourelles de tir du « Strasbourg » dans l’axe, comme gage de sa volonté de négocier, puis ordonne aux contre-torpilleurs de reprendre leurs postes initiaux d’amarrage. La prise des nouveaux postes de mouillage des contre-torpilleurs est donc suspendue. Pendant les ultimes pourparlers, l’émissaire britannique reçu à bord du « Dunkerque » ne doit pas avoir l’impression qu’un appareillage général est en cours.
15h 30 : Réunion à Vichy de Pétain, Weygand, Baudouin et Laval, qui restent silencieux après le récit fait par Darlan. Aucune réaction de leur part. Le « Volta » reprend son coffre: Au même moment, Darlan rejoint Vichy. Une vedette dépose Holland à bord du « Dunkerque ». A la recherche d’une porte de sortie acceptable par les deux parties, il lui propose un gentleman’s agreement : le désarmement de la flotte sur place. Pour appuyer son offre, il lui fait lire les messages secrets de Darlan du 24/06. Holland considère l’offre comme la base d’un accord possible mais doit en référer à Somerville.
16h 30 : I’ultimatum expire. Il ne se passe rien. Alors, est-ce la paix ? Tirera ? Tirera pas ?
16h 50 : il ne s’est toujours rien passé. On respire. » Ils ne tireront pas » commencent à dire les marins français, en retrouvant leur sourire.
17h18 : Arrivée du message de l’amiral Le Luc qui approuve la réaction de Gensoul et l’avertit de l’arrivée de renforts.
17h 20 : sur ordre du « Hood », les négociations sont brutalement rompues. Le « Mogador », veillant l’onde de 800 mètres, capte le dernier ultimatum britannique fixant à 17h30 l’ouverture du feu.
A 17h27 (ailleurs, on lit : 17h40) : Après avoir prescrit à La Senia de faire décoller les chasseurs, il faut ordonner le branle-bas de combat pour la seconde fois. Les bâtiments reçoivent l’ordre de se tenir prêts à un appareillage d’urgence et à riposter dès le déclenchement du tir anglais.
17h30 précises : anticipant l’ordre d’appareillage, le « Mogador » vire son ancre et manoeuvre pour se présenter dans la passe. Le contre-amiral Lacroix intervient immédiatement et fait revenir le « Mogador » à son mouillage. Pendant cette manoeuvre, les contre-torpilleurs, encore à Saint-André reçoivent l’ordre de gagner leurs postes d’attente devant Roseville, à la limite des fonds de dix mètres.
17h 40 ou 45 : Gensoul donne l’ordre de sortie à respecter : les contre-torpilleurs en ligne de file, suivis de la 1ère DL (« Strasbourg » en tête), de la 2e DL et du « Commandant Teste ». Le premier, le « Volta largue » à 17h40 et met en route pour aller stopper à 150 mètres sur l’arrière du « Mogador ». Le « Lynx » largue vers 17h45.

De 17 h 54 à 18 h 12 (certaines sources placent le début des tirs à 17h 55) : A 17h55, le pavillon « 5 » signalant l’ordre d’ouvrir le feu est hissé à bord du cuirassé H.M.S. « Hood » portant la marque de l’amiral Somerville. Quelques instants plus tard, un formidable rugissement secoue le navire qui tire avec son artillerie principale. C’est la première fois qu’il l’utilise en combat depuis le début de la Seconde Guerre Mondiale, alors qu’il dirige son feu dévastateur sur des alliés d’hier, sur des frères d’armes aux côtés desquels il patrouillait encore récemment dans l’Atlantique du Nord (ledrame – mers el kebir / modules / drame) : l’escadre anglaise ouvre le feu. La première salve de 380 mm britannique tombe à l’extérieur des jetées de Mers el-Kébir. Le « Mogador » met immédiatement en avant 200 tours (soit 24 noeuds) vers la passe. Le « Volta » manoeuvre à l’imitation du « Mogador ». A partir de ce moment, les évènements se précipitent.

17h 55 ou 17h56 (Pierre Varrillon donne 16h 56 soit une heure plus tôt, ce qui est impossible) : Alors que la première salves atteint la jetée, 4 geysers de 100 m de haut, Gensoul donne le signal d’appareillage général et d’ouverture du feu. Aussitôt le signal d’appareillage général qui flotte aux drisses du Dunkerque est halé bas devenant ainsi exécutoire. Mais seul le « Strasbourg », qui a reçu des instructions claires de son commandant, réussit à franchir la rade portuaire en deux minutes filant 15 noeuds, suivi des torpilleurs, plus ceux qui vont venir d’Oran. La « Bretagne » a également mis en avant, mais presque aussitôt elle est atteinte à tribord par un obus de 380, sous la cuirasse, à la hauteur des soutes à gargousses des tourelles IV et V. Les poudres s’enflamment en fusant et disloquent la coque. Quelques minutes après, elle chavire et coule.


17h 57 : Des hydravions Loire 130 du « Dunkerque » et du « Strasbourg » auraient décollé. Où seraient-ils allés ? Mystère !

17h 57 ou 17h 58 : le « Dunkerque » est touché dès la seconde minute alors qu’il commençait à tirer sur le « Hood ». Puis touché à de nombreuses reprises, le navire amiral est mis hors de combat. La « Provence » qui porte la marque de l’amiral Bouxin a mis en avant, tire 22 obus de 340 sur les Britanniques avant d’être touchée à son tour et obligée de s’échouer.
18h 00 : Gensoul informe l’Amirauté : “ Combat engagé avec les forces britanniques ”.

Vers 18h : Le « Tigre » largue au moment précis où les premières salves anglaises tombent sur Mers el-Kébir. Le « Tigre » et le « Lynx « sont encadrés deux fois par des salves anglaises. Ce dernier est même légèrement atteint sur bâbord par des éclats d’obus, crevant le bordé et provoquant la vidange à la mer d’une caisse d’eau de lavage. Le « Mogador » engage au canon un destroyer télémétré à 15 000 mètres sur son avant, devant Canastel. C’est le H.M.S. « Wrestler », placé en surveillance de la sortie du port d’Oran. Dès la première salve, le tir est observé encadrant et le feu des tourelles de chasse continue à toute vitesse. Elles vont tirer au total 16 coups de 138 mm en quelques dizaines de secondes alors que le « Mogador » casse son erre en battant en arrière pour laisser manoeuvrer le remorqueur « Jo Lasry II », en train d’ouvrir la porte du barrage de filets. Le contre-torpilleur est alors encadré par une salve de 380 mm et deux terribles explosions ébranlent tout le bâtiment. Il disparaît dans un immense nuage de fumée noire qui va s’élever à plus de 200 mètres d’altitude. En tête de file des contre-torpilleurs, le « Mogador », atteint par un obus, ralentit la sortie des bâtiments légers qui doivent traverser la rade à 5 nœuds au milieu des gerbes de 380 mm. Ayant franchi les filets de protection de Mers el-Kébir, « Le Terrible » qui a aperçu un destroyer britannique, ouvre le feu. Le « Volta » qui a mis à 40 nœuds, route vers Canastel, engage aussitôt au canon le destroyer télémétré à 13900 mètres sur bâbord, mais le but, qui a répondu par une salve courte, est vite perdu dans la fumée. Après avoir doublé devant Canastel la bouée marquant l’extrémité du barrage de filets d’Oran, le « Volta », suivi par « Le Terrible », vient route au nord pour tenter de tourner l’escadre britannique et l’attaquer à la torpille.

18h 05 : Le « Strasbourg » après avoir évité, se dirige vers la passe, ses canons tirant vers l’arrière. Il échappe à la première salve et tire sur l’escadre anglaise. Pour être moins visible, le commandant Collinet fait route en longeant les falaises du Cap Canastel. Les Britanniques semblent l’avoir ignoré malgré la vitesse du bâtiment limitée à 28 nœuds.

Contre-torpilleur Lynx

18h 10 : Les deux contre-torpilleurs « Lynx » et « Tigre » franchissent la passe et engagent aussitôt avec leur artillerie principale, un destroyer anglais télémétré à 18000 mètres par leurs travers bâbord.
18h12, le « Hood » envoie le pavillon « 6 » du cessez-le-feu : 17 minutes ont suffi pour que, par une action unilatérale, le drame soit consommé. (le drame – merselkebir / modules / drame).
18h15 : Gensoul fait suspendre le feu, puis prie Somerville de cesser le feu. Seul en effet le « Strasbourg », au prix d’une belle manœuvre du CV Collinet, a réussi à sortir du guet-apens, escorté de cinq contre-torpilleurs. La nuit tombe sur Mers el-Kébir (Service historique sga defense gouv / 04 histoire / articles / articles rha / mers el kebir). On compte les morts.
A 18h15 : le « Mogador » est rallié par la gabare « La Puissante » qui le remorque devant les Bains-de-la-Reine afin de dégager la passe. Le contre-torpilleur, grâce à d’importants mouvements de fluides a pu être rapidement remis dans ses lignes d’eau normales. Echoué par l’arrière, il mouille par 7 mètres de fond à 2800 mètres dans le 153 du phare de Mers el-Kébir. Devant l’importance des avaries du « Dunkerque », l’amiral Gensoul ordonne au commandant d’échouer le croiseur de bataille et d’en commencer l’évacuation.

A 18h15 environ, le « « Tigre reconnaît du bord opposé, le bâtiment de ligne « Strasbourg », remontant la file des contre-torpilleurs à 30 nds. Le « Tigre » chasse aussitôt un poste de protection sur bâbord arrière du « Strasbourg » et ordonne au « Lynx », alors sur son avant, de réduire à 20 nœuds, de se laisser dépasser, et de prendre ensuite la formation en ligne de file derrière son chef de division.
Vers 18h20 : Le « Volta » engage de nouveau un destroyer à 15600 mètres de portée, plus gros que le précédent, débouchant à grande vitesse de l’extrémité est du rideau de fumée. A la troisième salve il est encadré. Des flammes sont observées sortant de son arrière. Accusant une forte bande, il se réfugie lui aussi dans la fumée. Le « Volta » aura tiré au total 88 coups de 138 mm – la meilleure école à feu de sa carrière, précisera plus tard avec humour son directeur de tir – quand il est rappelé à 18h30 par le « Strasbourg », qui vient de réussir à sortir de Mers el-Kébir, alors que le dispositif « Lynx » et « Tigre » est réalisé devant Canastel, les bâtiments étant alors en route au 35 à 28 nœuds afin de sortir de la baie d’Oran par l’Est. Le « Volta » chasse un poste de protection sur bâbord du bâtiment de ligne, en route au nord-est pour sortir au plus vite de la baie d’Oran.
A 18 h 38 Somerville se lance à la poursuite du « Strasbourg » à 22 nœuds alors que le « Hood » pourrait en donner 30. Le groupe « Strasbourg » est alors pris en chasse par la Force H qui le fait attaquer par des appareils du porte-avions H.M.S. « Ark Royal ».

18h40 : une vigie du « Tigre » croit apercevoir un périscope à 1000 mètres sur bâbord avant. Aussitôt, le contre-torpilleur gouverne sur l’objet et mouille à l’estime quatre grenades de 200 kg et une balise fumigène, puis vient en grand sur tribord pour chasser son poste de protection du « Strasbourg ». Le « Lynx » grenade à l’imitation (une grenade de 100 kg par mortier et trois grenades de 200 kg) et abat sur bâbord. Après une giration complète, il mouille trois nouvelles grenades de 200 kg sur le Phoscar et reprend une route de chasse de son poste sur l’arrière du « Tigre ». Le « Strasbourg » est déjà hors de portée d’une torpille, s’il y a bien là un sous-marin.
Vers 19 h, les remorqueurs « Esterel » et « Cotentin » et les patrouilleurs « Terre-Neuve » et « La Sétoise » remorquent le « Dunkerque » qui s’échoue devant le port de Saint-André, l’avant du navire reposant par huit mètres de fond sur une longueur de trente mètres environ à partir de l’étrave. L’évacuation du « Dunkerque » commence aussitôt avec l’aide des patrouilleurs « Terre-Neuve », « L’Ajaccienne » et « La Sétoise » et du dragueur auxiliaire AD 276 « Grouin du Cou ». Ne restent à bord que quatre cents hommes environ.
Vers 19 h, le groupe « Strasbourg » fait route au 60 afin de s’éloigner de l’escadre anglaise, la 4e D.C.T. étant toujours postée sur bâbord arrière du bâtiment de ligne, soit dans l’Ouest de ce dernier. 19h 05 (Pierre Varillon donne 18h 05) : Collinet apprend par l’hydravion du « Strasbourg » qui a pris l’air dès le début du combat que l’escadre britannique est là, dans l’ouest, faisant route parallèle.
A 19 h 20, 6 avions de l’ « Ark Royal » lancent 24 bombes sur le « Strasbourg », aucune n’atteint son but.
Vers 20h, un groupe de six bombardiers-torpilleurs embarqués anglais survole le « Tigre » et le « Lynx » à 1000 mètres d’altitude. Ces appareils ont manœuvré afin de se placer dans le soleil couchant pour attaquer le « Strasbourg ». Ils sont énergiquement engagés par la défense contre avions des bâtiments légers. L’un d’eux, touché, ne ralliera pas son porte-avions. Plusieurs vagues d’avions-torpilleurs Swordfish se succèdent entre 19h45 et 21h qui sont énergiquement engagés au passage par la D.C.A. des contre-torpilleurs. Les avions ne parviendront pas à mettre un coup au but avant la tombée du jour, qui marque la fin de l’engagement. Le « Volta » prend alors poste en antenne sur tribord avant du « Strasbourg ».
19h 55 : un nouveau message signale que l’escadre britannique est encore là, mais que cette fois le « Hood » est en flèche accompagné de bâtiments légers. Le « Valiant » et la « Resolution » n’ont pas suivi car trop lents.

Le Valiant
20 h 20 : Le « Strasbourg », lancé à pleine vitesse voit l’air vicié d’une de ses chaudières poussées à plein régime, entraîner la mort par asphyxie de cinq marins qui seront veillés jusqu’à Toulon.
20h 25 (Pierre Varillon donne 19h 25) : Estimant que le « Strasbourg » est hors de portée, et ses réserves de combustible limitées, l’amiral Somerville décide de retourner vers Gibraltar. Il ne tient pas à se trouver isolé au jour dans cette partie de la Méditerranée où convergent les croiseurs d’Alger et la flotte de Toulon venue à la rescousse. Il envoie 6 avions torpilleurs dont les 6 torpilles manquent le but.
Vers 21h, la nuit est complète et le « Tigre » et le « Lynx » chassent des postes de protection sur tribord du « Strasbourg ». Peu après, le bâtiment de ligne est obligé de réduire sa vitesse à 20 nœuds pendant deux heures. N’ayant pas reçu le signal optique correspondant, le « Lynx » perd définitivement le contact avec la formation.
22h30 : Alors qu’à Mers el-Kébir, le feu à bord du « Mogador » est finalement maîtrisé, encadré par les « Terrible », « Tigre », « Volta », « Kersaint », le « Strasbourg » fait d’abord route sur Alger pour rallier les divisions de croiseurs qui accourent à sa rencontre.
Le soir même, le gouvernement de Vichy communiquera : « Vichy, 3 juillet. — Dans le courant de la matinée du 3 juillet, une importante force navale britannique qui comprenait notamment trois puissants navires de ligne appartenant à la Home Fleet est descendue de la mer du Nord, s’est présentée devant la rade de Mers EI-Kebir, base navale d’Oran, où se trouvaient au mouillage, en exécution de la convention d’armistice, une escadre qui comptait deux de nos plus belles unités, les cuirassés « Dunkerque» et «Strasbourg». L’amiral anglais a adressé au vice-amiral Gensoul, commandant l’escadre française, la sommation d’avoir à se rendre ou à s’aborder ses navires en lui laissant un délai de six heures pour prendre sa décision. Avant même que ce délai fut expiré, des hydravions britanniques fermaient la rade de Mers- EI-Kebir, au moyen de mines magnétiques. L’amiral français ayant refusé d’obtempérer à la sommation de l’amiral britannique, Ma flotte anglaise ouvrit le feu, à 17 h 40, sur les bâtiments français. Le gouvernement français a aussitôt donné l’ordre aux unités qui se trouvaient en rade d’Alexandrie, aux côtés de la flotte britannique d’appareiller et de prendre le large, au besoin ; par la force. De plus, devant cette agression d’autant plus odieuse qu’elle était commise contre l’alliée de la veille, l’amirauté française a immédiatement enjoint à toutes ses unités de guerre, se trouvant en haute mer, d’arraisonner les navires marchands battant pavillon britannique et de répondre par le feu à toute nouvelle agression des bâtiments de guerre anglais. » — (Havas).

Le Dunkerque échoué après avoir failli couler le 3 juillet 1940.

Le Commandant Teste, intact. On voit la quille retournée de la Bretagne, coulée le 3 juillet 1940.

Les torpilleurs d’Oran, spectateurs du bombardement de l’escadre française stationnée à Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940.

(entrée de Mers el-Kébir en 2017. Le carrefour pour Bou-Sfer où j’ai passé quelques mois d’armée au 10e RaMa en 1967).
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