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Les levées de volontaires de l’An II appartiennent à la phase la plus aigüe de la Révolution française, quand la Première République et sa démocratie naissante luttaient contre l’ensemble de leurs voisins européens et des forces centrifuges qui se faisaient jour à l’intérieur des frontières. Pour bien saisir le sens de la situation qui a conduit aux oppositions irréductibles dont la prise de Toulon fut l’acmé, il convient de revenir quelques mois plus tôt, lorsque naissaient tout à la fois la République, l’armée française de masse et les guerres qui durèrent jusqu’à la fin de l’Empire.
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Tout commença le 21 septembre 1792, lorsque la nouvelle Assemblée nationale, dénommée Convention d’après le modèle étatsunien, abolit la royauté. C’était au lendemain de la victoire retentissante de Valmy gagnée par les généraux Dumouriez et Kellermann (note 1) sur les troupes du duc de Brunswick, victoire glorifiée en 1793 par l’hymne Le triomphe de la République, ou Le camp de Grandpré, deFrançois-Joseph Gossec. Ce jour-là, la jeune armée française, à demi improvisée et sans expérience du feu, venait de battre des soldats prussiens aguerris, s’engageant par là-même sur la voie qui allait la conduire à travers l’Europe. Le 5 octobre 1793, au plus fort de sa lutte contre l’ennemi intérieur et extérieur, la Convention décida que le 22 septembre 1792 serait dorénavant le premier jour de l’An I de la République, en adoptant du même coup le calendrier révolutionnaire de Fabre d’Eglantine présenté par le député Romme à l’Assemblée. Bien qu’adopté rétroactivement, l’An I de la République couvrit la période allant du 22 septembre 1792 au 22 septembre 1793, cette dernière date marquant le début de l’An II.
Le thème choisi, « Les Volontaires de l’An II – L’Aurore de la République », que nous avons délibérément focalisé sur le siège de Toulon et ses conséquences pour La Seyne, se situe donc à cheval sur les deux premières années de la Première République, période au cours de laquelle l’Assemblée, antiparlementaire et antiprésidentielle, élabora une nouvelle Constitution, dite de l’an I, hostile au fédéralisme. Votée le 24 juin 1793, cette constitution ne fut jamais appliquée bien qu’ayant été soumise au peuple par voie référendaire au cours de l’été.
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Comment cette armée qui émergea au grand jour à Valmy avait-elle été créée ? Etait-elle vraiment nouvelle ? Sinon, pourquoi la qualifie-t-on quelquefois d’« à demi improvisée » ?
Nous allons voir, dans les pages qui suivent, que, loin de se composer des seules unités de volontaires, elle intégra les unités de l’ancien régime, certes modifiées, mais entraînées au combat, ainsi que, par la force des choses, des troupes de moindre valeur héritières des mouvements urbains du tout début de la Révolution.
Le 8 février 1792, l’armée régulière française fut tout entière refondue ; ses unités abandonnèrent alors les anciennes dénominations provinciales – les provinces ayant laissé place aux départements – pour adopter des appellations numériques que certaines garderont jusqu’à nos jours. En conséquence de quoi, dans l’aire toulonnaise, les appellations de 11e et 91e régiments d’infanterie et de 1er bataillon de chasseurs remplacèrent respectivement les dénominations des ci-devant « Marine », « Barrois » et « Royaux de Provence ». Dans le même ordre d’idée, la garde suisse du roi fut licenciée le 29 mai 1792.
Alors que la guerre pointait à l’horizon, il était urgent de compléter la plupart de ces régiments et bataillons afin de parer aux défaillances en effectifs et de les faire passer au plus vite du niveau de temps de paix à celui de guerre. Ce fut ainsi que, dès le 4 mars 1792, des registres de recrutement furent ouverts pour l’engagement de volontaires dans les troupes de ligne. L’échec fut patent : au Beausset, un seul homme seulement s’engagea dans l’un des régiments stationnés à Toulon.
Ce que l’on peut interpréter comme relevant d’un manque d’enthousiasme pour la chose militaire s’explique assez aisément : loin de refuser l’enrôlement, la plupart des hommes en âge de porter les armes étaient déjà mobilisés dans la Garde Nationale, calquée pour chaque commune sur les milices bourgeoise parisiennes créées spontanément le 13 juillet 1789. Au lendemain de la prise de la Bastille, les sept-cent vingt-neuf gardes nationaux de La Seyne disposaient de quatre-vingt-seize piques et de vingt-et-un fusils entreposés à la mairie et leur service avait lieu par roulement afin de ne pas gêner le fonctionnement économique du pays. Jouant d’abord un rôle de police auxiliaire dont l’accès était réservé aux citoyens actifs, ces unités communales représentaient cependant le Tiers-Etat en armes, par opposition aux troupes régulières et aux bandes populaires qui ravagèrent la Provence de mars à mai 1792, le district de Draguignan étant alors le plus touché par ces événements (note2). Ces unités, recrutées dans la société urbaine, donc bourgeoise, jouèrent un rôle appréciable au cours de la révolte toulonnaise de l’été 1793. Or, le 9 mars 1792, venait d’avoir lieu l’élection des officiers, sous-officiers et caporaux des diverses Gardes nationales qui reçurent pour la première fois leurs drapeaux à cette occasion.
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(illustration 02 : Napoléon Bonaparte)

En avril 1792, les déclarations de guerre à l’Autriche (le 20) puis à la Prusse (le 30) modifièrent sur le fond le mode de recrutement des troupes et provoquèrent au sein de la société le début d’une fracture qui irait s’élargissant ; un exemple : ce fut à ce moment que Pascal Paoli, patriote corse jusque-là favorable aux idéaux de la Révolution, rompit avec celle-ci ; décision qui fera par la suite de lui un parangon des fédéralistes girondins prêts à trahir et contraindra plus tard un certain capitaine Bonaparte à regagner précipitamment le continent avec sa famille (note 3).
Faisant flèche de tout bois, le ministère girondin se vit forcé de créer des légions ainsi que des compagnies franches de deux cents hommes aux côtés des troupes régulières et de la Garde nationale, et d’attirer d’anciens militaires. Des régiments étrangers furent également incorporés tandis que l’on faisait appel à des volontaires pour étoffer une armée que l’on ne pouvait plus qualifier de populaire au sens révolutionnaire du terme, bien entendu. Etait-elle d’ailleurs porteuse des idéaux de liberté et d’égalité ? L’avenir se chargera de le démontrer.
Le fait est que l’on manquait terriblement de soldats dans les unités de ligne : dans la seule aire toulonnaise, il fallait recruter quatre cent soixante-dix-huit hommes pour faire passer le 11e d’infanterie du temps de paix au temps de guerre, trois cent trente-cinq au 91e et trois cent vingt-deux au 1er bataillon de chasseurs ; le reste à l’avenant. C’est dans ce contexte que deux volontaires du Beausset s’enrôlèrent en mai dans un régiment de dragons (note 4).
L’armement des batteries côtières de la région toulonnaise allait bon train car l’opinion était travaillée par de fausses alertes comme celle du débarquement de 4000 ennemis sur les plages à l’ouest du cap Sicié (note 5). L’espionnite et la découverte de soi-disant traitres entraînèrent des incidents quelquefois sanglants. Tel fut le cas au Beausset où le jacobinisme de la majorité de la population était tel que deux habitants furent assassinés et qu’il fallut des troupes de ligne, soit mille hommes armés (Garde nationale toulonnaise et détachements des 11e et 91e de ligne), hébergées par l’habitant, pour protéger le directeur du jury du tribunal du district de Toulon venu pour enquêter.
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(illustration 03 : Levée générale des citoyens volontaires)

A Paris, au cours du mois de juin 1792, le roi abusa de son droit de véto, ce qui le rendit impopulaire ; il suspendit trois décrets destinés à renforcer la défense de la France assaillie par l’ennemi ainsi qu’un quatrième prévoyant la création d’un camp de vingt mille fédérés destinés à protéger Paris (note 6). Pour parfaire le tout, le 13 juin, il renvoya le ministère girondin, affaiblissant du même coup la défense du pays que des troubles urbains commençaient à agiter, entre autres dans le Midi où Marseille, Toulon, Arles et Aix prenaient en juin et juillet le relais des révoltes de la campagne des mois précédents.
Soudain, le 20 juin, le peuple parisien, excédé, envahit les Tuileries où résidait Louis XVI. Partout en France, la taxation du pain et de la viande désorganisait l’économie de proximité mise à mal par un hiver rigoureux ayant ravagé les vergers (note 7). L’assignat amorçait sa chute vertigineuse tandis que les communes se voyaient dans l’obligation d’émettre des billets de confiance pour compenser le manque de monnaie inférieure à cinq sous (note 8). L’action des Parisiens se doublait de la sorte d’une volonté farouche d’obtenir du pain et de la viande mais également, sinon plus, d’obliger le roi à retirer son véto aux décrets de l’Assemblée. Ce fut un échec car le roi refusa. Fomentée en conséquence directe de l’action négative de l’exécutif, cette révolte semi-improvisée fut pourtant riche de leçons pour l’avenir : pour la première fois, le peuple passait au premier plan de la scène, obligeant la bourgeoisie révolutionnaire, jouant les second rôles, à se partager dans l’Assemblée en deux camps, d’une part, celui de l’ordre que rejoindraient les Girondins éloignés de l’exécutif mais passifs le 20 juin, de l’autre, celui d’une ligne dure de la Révolution, dont les Jacobins sauraient récupérer le mouvement populaire. Une fracture nette commençait à se faire jour entre les futurs ralliés au fédéralisme du Midi et les tenants d’un pouvoir central fort. A travers le pays, des villes se rallièrent à l’insurrection parisienne et réclamèrent à leur tour l’abrogation des décisions du roi tout particulièrement celle qui suspendait la création d’un camp de vingt-mille fédérés ; certaines demandaient même la déchéance du roi.
Poussée par cette pression tant populaire que politique, l’Assemblée dominée par les Girondins décréta la Patrie en danger ainsi que la mobilisation générale (11 juillet). Les citoyens en état de porter les armes et accomplissant leur service dans la Garde nationale furent mis en état d’alerte permanent, tandis que des défilés patriotiques accompagnaient la publication du décret le 22. Le 25, le manifeste du chef de la coalition, le duc de Brunswick, menaçant Paris de destruction si la famille royale était outragée, mit le feu aux poudres. Non content d’envoyer exclusivement des délégués de la Garde nationale à la fête de la Fédération, le département du Var décréta la levée générale des citoyens volontaires organisés en compagnies qu’il mit à la disposition du général D’Anselme, chef de l’armée du Var (26 juillet) (note 9). Le district du Beausset, dont les archives sont des plus complètes pour cette période, mit sur pied le 4e bataillon du Var composé de cinq cents citoyens volontaires des communes de l’Ouest varois parmi lesquels quatre-vingt-quinze Beaussetans (note 10). De ces bataillons de fédérés, les plus connus furent les Marseillais qui entrèrent aux Tuileries, le 30 juillet 1792, aux accents de leur chant de marche, le « Chant des armées des Frontières », l’ancien « Chant de guerre de l’armée du Rhin », qui deviendrait, repris par les Parisiens « Le chant des Marseillais », puis « l’Hymne des Montagnards aux Jacobins » et, enfin, la « Marseillaise », unissant symboliquement la nation, de l’Est au Midi et de Strasbourg à Marseille (note 11). En moins de trois semaines, l’armée française avait incorporé deux cent mille volontaires dont les meilleurs, une fois éliminés indisciplinés et maraudeurs, devinrent d’excellents soldats. Cent bataillons étaient ainsi levés, armés et mis en route.
Si dans le district du Beausset, les patrouilles de la Garde nationale se contentaient d’arrêter simplement toute personne circulant sans cocarde nationale ainsi que les prêtres non assermentés pour les remettre à la justice, au chef-lieu du district en revanche, les choses prirent une tournure toute autre. Les notes du greffier sont à ce sujet des plus significatives : à Toulon, du 28 au 30 juillet, les patrouilles de gardes nationaux, renforcées par les milices de l’Ouest varois, « victimèrent », néologisme du moment, en les pendant par le cou ou les jambes à des réverbères puis en les lardant de coups de sabre, des administrateurs du directoire du département (Guérin, Maure, Roubaud et Gantheaume, note 12), un homme de loi de La Seyne (Jean-Joseph-Romain Denans), antérieurement accusateur public auprès du tribunal civil de Toulon (note 13), et le gardien de la prison qui avait refusé de livrer ses détenus. Lorsque la milice du Beausset, entraînée par le jacobin Vidal, quitta la ville, elle emportait avec elles trois cents fusils, trois cents sabres, douze pistolets et deux canons de 4 avec trois cents boulets (note 14), dotation généreusement attribuée par le commandant de la place.
La poudrière était prête à exploser ! il ne restait plus qu’à trouver le détonateur.
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(illustration 04 : 06 avril 1793, Danton au Comité de Salut public)
(illustration 05 : J.François Carteaux)
(illustration 06 : Barras (vicomte de)
(illustration 07 : Maximilien Robespierre)




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