
Le Lazaret de Saint-Mandrier[1]
ici, Fig. 26 : Le Lazaret au XIXe siècle d’après Vincent Courdouan.
Face au danger d’épidémies causées par l’entrée de navires provenant de territoires contaminés[2], on assista à la création de bureaux de santé à Marseille et Toulon qui délivraient les billets de santé établis par les intendants de santé placés sous l’autorité directe des consuls dont ils étaient les délégués. Ils établissaient des cordons sanitaires et vérifiaient les billets présentés par les navires entrants. Le bureau de santé de Toulon était un service organisé dans un bâtiment du port – la Consigne – qui recevait les déclarations des capitaines puis dirigeait les navires vers un lazaret où ils étaient placés sous surveillance en quarantaine. En 1567, en pleine épidémie, les consuls de Toulon firent établir une infirmerie, sorte de lazaret, dans la partie ouest du Mourillon, en dehors des remparts, pour l’hébergement des pestiférés et la désinfection de leurs vêtements[3]. En 1572, le roi Charles IX intervint pour faire recevoir au prieuré de Saint-Mandrier « les hommes malades des équipages des grosses barques que le mauvais temps faisait aborder au rivage nord-est de Sépet »[4]. Mais ce ne fut qu’en 1576, qu’un premier vrai lazaret fut aménagé à Lagoubran[5], à l’ouest de Toulon ; il permettait de faire accoster les bateaux dans un abri jusqu’à la fin de leur mise en quarantaine, de décharger les cargaisons en assurant leur désinfection soit par l’aération, soit par le « parfum » (brûlage d’aromates) et d’assurer la logistique des équipages sous surveillance (vivres, soins)[6]. Au début du XVIIe siècle, le choix de Toulon comme grand port de guerre, avec la construction entre 1589 et 1640 d’une darse de 15 hectares (la Darse Vieille) et le creusement en 1593 d’un port à La Seyne sur les anciennes terres régales[7], réclamèrent d’autres dispositions d’accueil que celle d’une simple relâche comme celle de Cépet[8] ou d’un lazaret obsolète établi depuis une cinquantaine d’années au fin fond occidental et marécageux de la rade. Aussi, après que le 6 janvier 1622, le Parlement de Provence eût légiféré afin de permettre l’application d’une politique de lutte contre les risques de contagion venant de la mer avec une halte obligatoire à Marseille ou Toulon[9], dès le 1er juin, les consuls de Toulon songèrent-ils à établir un nouveau lazaret à l’île de Cépet, sur le terroir de Six-Fours et face à la rade de Toulon[10]. Six mois plus tard, un arrêt du Parlement de Provence leur enjoignait de « pourvoir d’un lieu propre et assuré pour les quarantaines soit à l’isle de Sepet ou un autre lieu commode en sorte qu’il n’en puisse arriver inconvéniens ». Selon Marcel-Faivre-Chevier et Charles Marras[11], ce texte constitue l’acte de création du lazaret de Toulon. Toutefois, les Toulonnais se heurtèrent immédiatement à l’hostilité des Six-Fournais qui n’entendaient pas concéder une parcelle de leur territoire à l’ouverture d’un lazaret alors que la propriété de Cépet leur avait été contestée par Toulon jusqu’en 1585[12]. La présence, de l’autre côté de la baie des Sablettes, de la maison forte du Crouton n’avait peut-être pas été étrangère à cette vigoureuse opposition six-fournaise[13] qui fut malgré tout rejetée le 19 mai 1630 par un nouvel arrêt du Parlement de Provence : après huit ans de procédure, Toulon allait enfin pouvoir procéder aux opérations d’acquisition nécessaires au projet. Vers la même époque s’achevait le comblement de la baie des Sablettes déjà donnée comme Palum Forano au XVe siècle et La Palun ou Crotton en 1520[14]. L’ensablement du passage était donc déjà commencé avant que l’homme provoquât son accélération. En 1639, l’affaire était entendue : la vue cavalière dessinée par H. de Bonnafoux montre sans conteste possible un isthme déjà formé quoique sans chemin aménagé[15]. Si chemin il y eut, il le dut à une vocation militaire liée à la présence de la maison-forte du Croton (élevée vers 1500, ensemble achevé en 1695)[16], à l’aménagement défensif de la rade Toulon (tour de Balaguier terminée 1635[17] ; celle de l’Eguillette en 1685) et d’une liaison terrestre pour le lazaret de Cépet (achevé en 1658) et l’hôpital Saint-Louis (achevé en 1670) accolé au prieuré de Saint-Mandrier.[18] L’installation du lazaret devenait plus que pressante comme le montre l’hébergement, en décembre 1654, dans la presqu’île de Cépet, des malades d’une flotte de quarante vaisseaux ayant perdu la moitié de leurs effectifs décimés par la maladie après une opération contre Naples. On peut supposer que les survivants furent accueillis et soignés de manière précaire par les religieux du prieuré Saint-Mandrier[19] et l’infirmerie de Lagoubran. Dans le courant du premier semestre 1657, année de la séparation de La Seyne et de Six-Fours, les consuls de Toulon achetèrent à des particuliers d’importants lots de terres sur la presqu’île de Cépet[20], entre le prieuré de Saint-Mandrier et les Sablettes. La construction du lazaret débuta aussitôt en territoire seynois. L’ensemble situé à flanc de coteau et en bord de mer comprenait en fin de travaux le quai de débarquement de la Santé, la cour d’entrée « servant à intercepter la communication du quai de la Santé », un logement pour le capitaine de la Santé, un jardin potager à son usage, un réservoir à poissons, un vestibule d’entrée, une chapelle dédiée à Saint-Roch, des baraques, des entrepôts et hangars, des « chauffoirs où l’on parfume les équipages en quarantaine pour leur donner l’entrée », un « grand parloir pour les équipages en quarantaine », une « loge pour les bestiaux », un « grand puits »[21], deux enclos, l’un pour les grands de ce monde, l’autre pour les roturiers, un cimetière[22] et une trentaine d’arbres peut-être à valeur médicinale. Tout était prévu sur le papier pour « parquer » les équipages à risques et, au besoin, les inhumer[23].
En 1658, le lazaret fut mis en service. A partir de cette date, l’établissement fonctionna au rythme des arrivées de navires qu’ils fussent de commerce ou de guerre. Mais le premier lazaret de Lagoubran n’était pas pour autant oublié, car dans l’attente de la finition de l’hôpital de Saint-Mandrier, par ordonnance du 26 septembre 1669, le premier président au Parlement prescrivait de «faire tenir à La Goubran un lieu d’infirmerie dépendant de Toulon; le lazaret de Saint-Mandrier, destiné aux quarantaines, doit être réservé pour recevoir les troupes de Sa Majesté qui doivent revenir de Candie et qu’on attend tous les jours.»[24]. Du 10 au 30 octobre on notera au lazaret «dix décès d’officiers et soldats appartenant au régiment de Vendôme.»[25]. Comme il fallait s’y attendre, le lazaret de Cépet fut confronté au pire des dangers, celui de la peste. En 1713, à la suite d’un avis de peste à Vienne et en Autriche, le contrôle de la navigation fut renforcé par ordre du comte de Grignan, gouverneur de Provence. Tous les bâtiments venant de l’Orient seraient mis en quarantaine. Leurs marchandises seraient entreposées au lazaret durant dix-huit jours, les passagers feraient six jours dans le même lieu. Pour les bâtiments venant de Port-Mahon ou de la côte d’Espagne, ou les Anglais qui viendraient d’Angleterre, ou de Hollande, la quarantaine serait de six jours par précaution. Quant aux bâtiments venant d’Amérique par l’Espagne on ne devait leur donner aucun accès au port[26]. Du 24 juin 1720 jusqu’à la fin de la grande peste en 1722, les intendants de Santé imposèrent à tous les navires un régime spécial de quarantaine auquel devaient se soumettre tous les commandants des navires de guerre ou de commerce se présentant à Toulon et les ports voisins, parmi lesquels Sanary, Bandol, La Seyne[27]. La police maritime devait ordonner aux barques d’entrer seulement en rade puis de mettre le cap sur la baie du lazaret où un vaste hangar était provisoirement établi pour recevoir les pestiférés et les gardes de la Marine. Malgré ces précautions, on ne put empêcher le fléau de se déclarer à l’hôpital de Saint-Mandrier où un grand nombre de pestiférés étaient soignés. Des mesures sanitaires furent prises par les autorités civiles et militaires, entre autres la création de plusieurs hôpitaux provisoires pour recevoir les pestiférés civils, des deux sexes, militaires et marins, indépendamment de celui de Saint-Mandrier. Le maire demanda à l’Intendant de la Marine, d’y détacher, pendant la durée de l’épidémie, un aumônier de la Marine, dépendant du séminaire des Jésuites, sis rue Royale à Toulon. Cet aumônier serait adjoint au prieur de Saint-Mandrier, en raison du grand nombre de pestiférés soignés dans l’hôpital et accueillis au lazaret[28]. Hélas, dès le 31 juillet 1721, le lazaret était infecté à son tour. De 1720 à 1722, sur 5 à 600 malades hospitalisés à Saint-Mandrier tant à l’hôpital qu’au lazaret, M. d’Antrechaud, premier consul de la Toulon, dénombra 371 décès. Ces morts furent inhumés dans les cimetières de ces établissements[29]. Toulon ne fut « déconsigné» que le 9 février 1722[30] après avoir perdu la moitié de sa population (13.283 décès) et La Seyne 33% (2.000 décès). Si le Marquis de Bonnac, ambassadeur de France en Turquie en 1721, le fils du bey de Tunis et sa suite en 1740, deux envoyés du bey de Tunis en 1743, un envoyé du pacha de Tripoli en 1759, l’ambassadeur du bey de Tunis en 1770, un autre envoyé du pacha de Tripoli et l’ambassadeur du Maroc en 1775[31] survécurent à une quarantaine relativement dorée au lazaret[32], en revanche de nombreux équipages y furent séquestrés[33] et cela dans les pires conditions sanitaires que pouvait offrir cette structure « dénuée de bâtiments propres à rétablir la santé des équipages des vaisseaux du Roi et autres bâtiments, comme sont un hôpital ou des infirmeries pour y retirer les convalescents ». Le lazaret était – et resta ! – en réalité plus un mouroir qu’un établissement de soins[34]. Du 3 au 5 juillet 1777, le lazaret reçu la visite à titre privé du comte de Provence, frère de Louis XVI, et del’empereur d’AutricheJoseph II qui voyageait sous le nom de comte de Falkenstein[35]. Peut-être est-ce grâce à cette visite qu’en 1778, devant l’insuffisance des locaux, les intendants de Santé, qui avaient réussi jusque-là à entretenir le lazaret avec leurs seules ressources[36], obtinrent du ministre des crédits pour réaliser en première urgence les extensions souhaitées des pavillons et des hangars[37].
Passée la poussée épidémique du début du siècle, le lazaret reprit sa routine. Ainsi, le 29 floréal an V (18 mai 1797), le navire marchand Notre-Dame-de-la-vigie, commandé par un Génois, le capitaine Decau, transportant 1.400 quintaux de chanvre à destination de la France, s’était réfugié à Toulon après avoir échappé à un pirate barbaresque; il débarqua au lazaret de Cépet sa précieuse cargaison providentiellement sauvée. Après avoir gardienné, on restituait les objets, comme ce fut le cas, le 14 novembre 1801, quand l’Administration municipale de Toulon fut informée par les intendants de Santé que les insignes des victoires de Bonaparte en Egypte étaient libres de leur quarantaine au lazaret de Saint-Mandrier où ils se trouvaient depuis le 23 octobre[38]. Cette routine était parfois entrecoupée par des « coups de feu » liés à des guerres. En avril 1785, il fallut désarmer à Toulon quatorze vaisseaux, sept frégates et vingt-cinq navires de transport avec 4.500 hommes de troupe, provenant de Cadix. Leurs nombreux malades remplirent l’hôpital de Saint-Mandrier et le lazaret. On en logea dans des tentes un peu partout, en raison du manque de place ; les locaux disponibles du bagne et le fort Lamalgue, à Toulon, en reçurent aussi un certain nombre qui n’avaient pu être installés convenablement dans la presqu’île de Cépet[39].
Intermède insolite : Il y avait des objets étonnants dans l’enceinte du lazaret si l’on se réfère au prêt fait en 1793 par un certain Andrac, citoyen de Sanary, à l’artillerie de côte de deux canons du calibre de 6 livres avec les boulets correspondants, se trouvant au lazaret de Toulon et lui appartenant (sic !)[40].
Le 2 avril 1798, arrivaient à Toulon l’escadre de l’amiral Brueys venant de Corfou et la division du contre-amiral Ferrée venant d’Ancône. Au total six vaisseaux, cinq bâtiments vénitiens et neuf frégates furent mis, par ordre du ministre, en quarantaine au lazaret «afin de prévenir de possibles désertions». Cette mesure affecta le moral des équipages et causa du retard dans les travaux de remise en état des bâtiments du fait de leur éloignement de l’arsenal. Cette situation inhumaine se prolongeant jusqu’au départ de la flotte favorisa la détérioration de l’état sanitaire des équipages consignés à bord des vaisseaux. Six cents malades furent évacués sur l’établissement du lazaret et sur l’hôpital de Saint-Mandrier où le vice-amiral Brueys, commandant en chef de l’escadre, partagea le sort de ses officiers et de ses hommes[41].Le 1er septembre 1799, à la suite de durs combats, les hôpitaux de l’armée d’Italie furent obligés d’évacuer sur la Provence un certain nombre de militaires, blessés ou malades, dont quatre mille trois cent furent dirigés sur Toulon, la plupart par voie de mer. La Marine mit l’hôpital de Saint-Mandrier ainsi que son lazaret à la disposition de la Guerre; en outre, on dressa aux alentours, dans des endroits convenables, de grandes tentes propres à loger 1.200 hommes environ. D’autres évacués furent dirigés sur des établissements appartenant à la nation ou réquisitionnés, surtout à La Valette et à La Seyne (ancien couvent des Capucins aux Tortel)[42]. En mai 1811, par une instruction signée de Napoléon 1er, le 2ème régiment de la Méditerranée était créé et installé à Saint-Mandrier et à Porquerolles pour assurer la défense de certains points du littoral contre un débarquement ennemi éventuel et pour garder les ouvrages fortifiés du port de Toulon et de ses environs. Les deux premiers bataillons furent affectés à la presqu’île du cap Cépet, l’un au lazaret, l’autre à l’hôpital, deux autres à «l’île d’Hyères». Le cinquième bataillon entra au fort Lamalgue. La gendarmerie devait effectuer un service extraordinaire à la presqu’île de Cépet afin que les conscrits ne puissent pas s’échapper[43]. La surcharge d’occupation des locaux atteignit un seuil difficilement supportable pour les hommes et ceux mis en quarantaine.
Durant le Consulat et l’Empire, les conservateurs de la Santé publique de Toulon, La Seyne, Saint-Mandrier et autres lieux, ports et lazarets, portaient, sur leur poitrine, une médaille d’argent suspendue à un ruban tricolore ; cette médaille comportait les mentions suivantes : sur une face : «République française»; sur l’autre face : «Santé publique»; en exergue : «AN VIII»[44].
Puis, ce furent les guerres coloniales et du second empire qui amenèrent leur lot de contaminés, de malades et de blessés. Le 25 mai 1830, une flotte, composée de 103 vaisseaux de guerre, 347 transports affrétés, 150 tartanes et 60 bateaux divers, quittait Toulon[45]. La conquête de l’Algérie commençait et allait faire de Toulon le premier port de guerre français[46]. En retour, les services sanitaires allaient avoir du travail jusqu’à (y compris) la non application des règlements. Les 23, 25 et 31 juillet, les vaisseaux Duquesne, Scipion, Marengo et la frégate Astrolabe, portant quarante sept millions de francs constituant le trésor de l’ex-Dey d’Alger sous le contrôle de M. Lechenet, payeur adjoint de M. Firino, payeur général de l’armée d’Afrique, mouillèrent dans la baie du lazaret pour observer la quarantaine obligatoire. Mais le Préfet Maritime, désireux de mettre ces bâtiments à l’abri d’un éventuel coup de main, ordonna de les transférer en petite rade, passant outre ainsi aux règlements sanitaires, pour cas de force majeure, en partie déjà appliquée. Après le mois de juillet, ce furent huit corvettes et avisos algériens pris dans le port d’Alger, expédiés Toulon qui firent une quarantaine au lazaret avant d’intégrer la flotte. Au total, la première année d’occupation militaire de l’Algérie fit rentrer en France un grand nombre de blessés et de malades qui furent mis en quarantaine au lazaret puis transférés à l’hôpital Saint-Mandrier. On dut même acheter du terrain afin d’agrandir le lazaret dont les installations étaient devenues insuffisantes. A partir de septembre 1855, on soigna au lazaret les malades revenant de la campagne de Crimée[47] qui venait de s’achever après la prise de la forteresse de Sébastopol[48]. De 1866 à 1870, le petit enclos du lazaret fut utilisé comme dépôt pour les convalescents qui sortaient de l’hôpital et qui avaient été atteints de dysenterie au cours de l’expédition de Chine.
Puis vinrent les années du déclin. Cela commença en novembre 1882, avec la demande du Préfet maritime de Toulon à la commune de La Seyne d’une cession gratuite de cinq cents mètres carrés de terrain au quartier du lazaret pour y établir un poste à torpilles ; le conseil municipal accepta la demande[49]. Certes, ce n’était pas le lazaret qui était directement concerné, mais les terres qui l’entouraient allaient progressivement être achetées par la Marine pour y installer diverses activités. Le 31 août 1883, et après la décision prise par l’administration Sanitaire et la Marine en prévision d’une arrivée du choléra, de faire mouiller sur la rade du lazaret un grand transport pouvant contenir 200 lits pour malades, le journal le «Petit Var» publiait une pétition riche en détails précis qui nous donnent une idée de ce que pouvait être l’environnement du lazaret à cette époque. Cette pétition, appuyée par le conseil municipal de Toulon et adressée à MM. les ministres de la Marine et de la Guerre, exprimait les craintes des propriétaires ou habitants de la côte qui s’étend du Creux Saint-Georges jusqu’aux limites de la commune de La Seyne. L’inquiétude de ces riverains portait également sur la concentration en ce lieu de tous les bâtiments provenant de l’Extrême-Orient pour purger leur quarantaine d’observation. L’argument avancé s’appuyait sur le fait que de nombreuses habitations étaient trop voisines du lazaret et de sa rade «pour qu’il n’y ait pas lieu de redouter les effets de la contagion dans le cas où les navires de guerre ou du commerce auraient des cholériques à leurs bords. Cette hypothèse très probable, presque inévitable, venant à se réaliser, le fléau atteindrait rapidement la ville de Toulon elle-même, par suite de la circulation incessante de vapeurs et de nombreuses barques entre Saint-Mandrier, le Creux Saint-Georges, Balaguier, La Seyne et Toulon.» En dignes investisseurs ou résidents – Marius Michel lançait à quelques kilomètres de l’autre côté de la baie du lazaret la station balnéaire de Tamaris – ils proposaient aux ministres d’envoyer «les navires contaminés ou suspects aux Îles d’Hyères (sic !), sur la rade de la Badine». Ils justifiaient ce choix en exposant que «le lazaret actuel pouvait avoir sa raison d’être, il y a un siècle, alors que la presqu’île de Saint-Mandrier et les quartiers des Sablettes, de Tamaris et de Balaguier étaient déserts et inhabités et que les digues actuelles n’existaient pas ; mais aujourd’hui la situation n’est plus la même. Le Creux Saint-Georges s’est peuplé ; entre Les Sablettes et La Seyne, de nombreuses villas, des établissements industriels ont été édifiés, et ces points sont en communication constante avec la ville de Toulon. Le voisinage du lazaret est un danger permanent pour la santé publique, aussi cet établissement nous paraît devoir être placé dans un lieu complètement isolé. La ville de Marseille ne nous a-t-elle point donné l’exemple en transportant le sien aux îles du Frioul ? Dans tous les ports de la Méditerranée et en Turquie même, n’assistons-nous pas aujourd’hui à des tentatives de même nature ? Le moment est donc venu de résoudre la question en portant le lazaret sur un point des îles d’Hyères… Nous espérons, Monsieur le Ministre, …». Cette pétition ne porta évidemment pas ses fruits dans l’immédiat car le lazaret continua de fonctionner jusqu’en 1898[50]. Et ce ne furent d’ailleurs pas ces arguments, aussi fondés fussent-ils qui entraînèrent son arrêt.
Malgré un dernier retour du choléra en 1893 avec 251 victimes dans la région toulonnaise[51], l’activité du lazaret ne cessa pas de diminuer car les navires de guerre l’utilisaient de moins en moins[52]. « Dans la deuxième partie du XIXe siècle, (ce fut) plutôt l’obsolescence d’une quarantaine dans un lieu d’enfermement qui (mit) fin à la fonction de ce type d’institution» [53]. Placé sous la tutelle du ministre de l’Intérieur, et administré par l’Intendance de la Santé de Marseille, son activité était si réduite qu’il fut mis à la disposition du ministère de la Marine comme lieu de convalescence pour les troupes revenant de la campagne de Madagascar (dépêche ministérielle en date du 29 septembre 1895). La vocation de l’établissement, jusqu’alors dédié à la défense sanitaire par l’isolement des personnes et des marchandises s’orientait vers une fonction de convalescence et de rétablissement de la santé des militaires. Marcel-Faivre-Chevier et Charles Marras ont retenu cette année 1895 pour marquer la fin de près de deux siècles et demi de fonctionnement du lazaret. Sitôt ouvert, sitôt fermé, en juin 1896, ce dépôt de convalescents disparaissait. En 1898, le ministère de la Marine cédait temporairement à celui de la Guerre trente-trois bâtiments du lazaret, se réservant le pavillon de la Direction et le jardin attenant. Dès le 1er février 1899, le 17e bataillon de forteresse y était caserné pour armer les forts et batteries de la presqu’île de Cépet[54].
En 1909, la cession provisoire de 1898 devint définitive[55]. Ce fut l’acte de fermeture irrévocable du lazaret de la presqu’île de Cépet. Peu avant son transfert au Frioul, l’établissement comprenait un médecin, un capitaine de la santé, un commis et deux gardes maritimes logés au bâtiment dit de La consigne à Toulon, tandis que le personnel infirmier, les surveillants et un concierge résidaient sur les lieux mêmes[56]. En mai 1927, à l’emplacement de l’ancien lazaret, la Marine entreprit la construction de quinze réservoirs à mazout devant recueillir le combustible liquide destiné aux nouvelles unités navales. En plus des nuisances olfactives et des nappes de mazout répandues dans la baie, on édifia un mur de protection plein et haut de plusieurs mètres, longeant la route départementale montant vers le lazaret et Saint-Mandrier[57]. A l’orée de 1936, les aménagements militaires avaient radicalement modifié l’aspect de la presqu’île de Cépet. D’abord, par l’installation des réservoirs à mazout sur la zone dite «du Lazaret» où seuls des bâtiments administratifs étaient conservés ; puis par la création de puissantes batteries destinées à la protection du port ; ensuite par le creusement de galeries souterraines à l’usage de magasins à munitions de guerre ; enfin, par l’édification de deux vastes hangars d’aviation qui complétaient le Centre d’Aéronautique Maritime aménagé depuis peu. La disparition de l’hôpital de la marine avait été compensée par l’ouverture dans les mêmes locaux d’une école des Mécaniciens et Chauffeurs de la flotte[58].
Au cours du XIXe siècle, quelques personnalités furent accueillies au lazaret de Cépet : Le 22 avril 1800, le général Desaix fut retenu au lazaret de Toulon à son retour d’Egypte. Il le quitta pour mourir trente-cinq jours plus tard à la bataille de Marengo 23 prairial (11 Juin 1800). « Rien n’est triste comme un Lazaret» écrivait-il. «Enfin dans cinq jours j’ai la liberté . Je pars le 7 pour aller rejoindre le premier consul »[59]. En 1828, le lazaret de Saint-Mandrier accueillit «l’explorateur René Caillé au terme de 5000 kilomètres dans l’Afrique inviolée. Il avait été le premier chrétien à pénétrer dans Tombouctou la ville interdite»[60]. Le 24 décembre 1829, après quinze mois d’expédition scientifique, l’égyptologue Jean-François Champollion rentrait à Toulon. Mis aussitôt en quarantaine, il ne recouvra la liberté qu’un mois plus tard, le 23 janvier 1830, non sans avoir traité de «jobards» les membres du conseil de santé pour «leurs décisions d’un autre monde». Les conditions d’hébergement altérèrent à tel point sa santé qu’il décéda deux ans plus tard, à quarante-deux ans[61]. Vers 1830, au tout début de la conquête de l’Algérie, «l’amiral ambassadeur du Grand Turc, Taher Pacha, fut empêché de remplir sa mission de médiateur entre la France et le Dey d’Alger à cause d’une quarantaine de 20 jours passée au lazaret dans le pavillon réservé aux hauts personnages». En 1837, la dépouille mortelle du Général Damrémont tué en Algérie fut déposée, pour la quarantaine, dans la chapelle du lazaret avant d’être acheminée à Paris. En 1846, le Bey de Tunis et sa suite firent vingt-quatre jours de quarantaine au lazaret avant de se rendre à Paris. Le 29 décembre 1847, la frégate Asmodée mouilla dans la baie du lazaret pour y débarquer Abd-El-Kader et sa suite, accompagnés de M. de Beaufort, officier d’ordonnance du duc d’Aumale, où ils subirent les règlements de la quarantaine. La suite de l’émir se composait de ses trois femmes, de ses trois fils et d’une fille, de sa mère âgée de 73 ans, de son beau frère et enfin du pieux marabout à barbe blanche Sidi Abd-Er-Rahman. Le 18 janvier 1848, ayant terminé leur quarantaine, ils furent transportés au fort Lamalgue pour attendre les ordres du gouvernement[62].
[1] Il existe une vaste littérature concernant l’origine du substantif « lazaret ». Toutefois, comme nous désirons rester dans le contexte qui nous intéresse, nous nous en tiendrons à deux définitions, l’une datant de la fin du XVIIe siècle donc apportant le concept le plus communément admis à l’époque de la mise en service du lazaret de Toulon, l’autre de la fin du XIXe siècle alors qu’il est en passe d’être fermé. Selon A. Furetière, Dictionnaire universel contenant tous les mots françois, chez Leers, La Haye et Rotterdam, 1690 : le lazaret est un « bâtiment public fait en forme d’hôpital pour recevoir les pauvres, les pestiférés. Il est destiné en quelques endroits à faire la quarantaine pour ceux qui viennent de lieux suspects de peste. On a appelé lazares, les ladres ou lépreux, à cause que leur maison ou église qui était hors des murs de Jérusalem, estoit dédiée à saint Lazare ». Selon P.-E. Littré, Dictionnaire de la langue française. Encyclopaedia Britannica, Chicago, 1978, le lazaret est un « édifice isolé établi dans certains ports de mer et dans lequel séjournent, pour y être désinfectés, les hommes et tous les objets provenant de lieux où règne une maladie épidémique contagieuse, peste, typhus, fièvre jaune, etc. »
[2] De 1580 à 1582, une épidémie de peste se déclara à Cannes, après l’arrivée d’un navire en provenance du Levant puis elle se répandit (…). (Elle) attaqua Toulon et Ollioules en 1587 (Barthélemy Rotger, De Saint Nazaire à Sanary « Beau-Port », contribution à l’histoire locale des origines à 1900. Atelier du Beausset, 1984). Il y eut ensuite les pestes de 1619 et 1621 qui faillirent désoler La Seyne (avec des cas signalés à Saint-Mandrier), et celles de 1630 et de 1665 (Louis Baudoin, Histoire de la Seyne. Imp. Saint-Victor. Marseille 1965, p. 212 ; Marius Autran, Images de la vie seynoise d’antan, tome I, Six-Fours, G.R.A.I.C.H.S., 1987).
[3] Gisèle Argensse, Saint-Mandrier terre d’accueil, Imp. Rapide, Toulon, 1989, p. 236.
[4] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 20. Un refuge pour l’accueil des pestiférés débarqués aurait existé à La Seyne sur un terrain acheté par Six-Fours au quartier Saint-Rochpour y construire une chapelle (extrémité de la rue Denfert-Rochereau) tout près de la Bourse du Travail actuelle (Marius Autran, tome 2, 1988.).
[5] Pour Marseille, ce fut l’île Jarre.
[6] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 59 ; http://abpo.revues.org/461.
[7] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 120.
[8] « En 1619 arrivait au port de Saint-Mandrier, le vaisseau le Saint-Pierre, capitaine Guigou, qui déclara avoir la peste à bord; son commandant, atteint par le terrible mal, venait de décéder. Prévenu aussitôt, M. Gaspard de Glandevès, conseiller du roi en la Cour du Parlement, ordonna que la cargaison du Saint-Pierre fût brûlée. Dans ce but, les sieurs Pierre Vidal, premier consul, B. Aycard et Gh. Vidal, intendants de la Santé de la commune de Six-Fours, se rendirent, avec Me André Denans, notaire royal, à Saint-Mandrier où le bateau était ancré, et firent livrer au feu toutes les marchandises qui avaient été rassemblées dans la chambre de poupe après en avoir dressé l’inventaire. » (Jean Denans, notaire et viguier de La Seyne, v. 1707/1711, Histoire ancienne de Six-Fours et de la Seyne).
[9] Marcel Faivre-Chevier, Charles Marras, L’histoire du lazaret de Toulon, dans Regards sur l’histoire de Saint-Mandrier-sur-mer, Association pour l’Histoire et le Patrimoine Seynois, n° 4, 2011.
[10] http://abpo.revues.org/461
[11] Marcel Faivre-Chevier, Charles Marras, 2011, op. cit..
[12] Arrêt de la cour du Parlement du 17 décembre 1585 (Jean Denans, v. 1707/1711, op. cit.).
[13] Gérard Delattre, Gérard Julien, 1997, op. cit.
[14] Cahier du patrimoine ouest varois n°12 : « Les noms de lieux de l’ouest varois », 2009.
[15] Honoré de Bonnafoux, Carte de la rade de Toulon, 1639.
[16] En 1656, Louis Daniel, seigneur de Lérys, conseiller au Parlement, fit édifier une chapelle sous le vocable de Saint-Louis près de la maison-forte du Croton bâtie vers 1500 (Marius Autran, Chronologie de La Seyne, tome VI). En 1694, les bâtiments furent achetés par l’évêché de Toulon, puis agrandis et embellis pour en faire une résidence de campagne de l’évêque d’où son nom provençal de l’Evescat ou « évêché » (Cahier du patrimoine ouest varois n°10, « Six-Fours », 2007.).
[17] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 201.
[18] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 69.
[19] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 290.
[20] Marius Autran, Images de la vie seynoise d’antan, tome III, La Seyne, Manugraph, 1990
[21] Jusqu’en 1887, le Lazaret n’eut que ce puits pour s’alimenter en eau potable. A partir de 1887, il fut alimenté par la source du Ragas, en prolongeant la canalisation qui desservait La Seyne.
[22] Un cimetière supplémentaire destiné aux protestants et aux israélites fut édifié en 1726 à l’intérieur des murailles du Lazaret, à côté de celui des catholiques qui existait depuis l’origine (Gisèle Argensse, 1989, p. 37).
[23] Marcel Faivre-Chevier, Charles Marras, op. cit.
[24] Archives du port de Toulon.
[25] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 290.
[26] Barthélemy Rotger, 1984, op. cit.
[27] Georges Blond – Toulon, rien n’a pu les abattre, Presses de la Cité, 1967.
[28] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 34 ; Maurice Agulhon, Histoire de Toulon, Privat, Toulouse, 1980.
[29] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 34.
[30] Roger Vallentin du Cheylard, Notice historique sur Sanary, rééd. Lorisse, Paris, 2000.
[31] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 37.
[32] Id., op. cit. p. 37.
[33] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 292.
[34] http://abpo.revues.org/461.
[35] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 37.
[36] En 1723, les murs de clôture du Lazaret qui se lézardaient furent réparés, ainsi que les infirmeries des quarantenaires, sur intervention de l’intendant de la Marine (Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 37).
[37] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 37.
[38] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 37 mentionne cet épisode, mais le place en 1795, ce qui est impossible.
[39] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 293.
[40] Archives de Sanary H2..
[41] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 408.
[42] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 417.
[43] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 443-444 d’après A. Chuquet, Ordres et apostilles de Napoléon, tome III, Paris, H. Champion.
[44] Archives du Port, Toulon.
[45] Bellue – L’Indicateur Toulonnais pour 1839 et 1840.
[46] Georges Blond, 1967, op. cit.
[47] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 60.
[48] Louis Baudoin, 1965, op. cit. p. 546
[49] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 61.
[50] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 61.
[51] M., Bellenfant, Y. Rinaudo, Le Var au 19ème siècle, CDDP du Var, Conseil Général du Var, Var-Matin, Toulon, 1990.
[52] Commissaire général Ferrier, cité par Gisèle Argensse, 1989, op. cit.
[53] Marcel Faivre-Chevier, Charles Marras, 2011, op. cit.
[54] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 111.
[55] D’après le commissaire général Ferrier, cité par Gisèle Argensse, 1989, op. cit.
[56] Marius Autran, 1990, op. cit.
[57] Marius Autran, Images de la vie seynoise d’antan, tome II, Six-Fours, G.R.A.I.C.H.S., 1988.
[58] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 197.
[59] Desaix, « Lettre autographe du général Desaix retenu au Lazaret de Toulon à sa rentrée d’Egypte », 2 floréal an VIII. Bull. AVT, 1936, aux archives de Amis du Vieux Toulon.
[60] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 60.
[61] Marcel Faivre-Chevier, Charles Marras, 2011, op. cit.., p. 27.
[62] Gisèle Argensse, 1989, op. cit. p. 59-60.
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